Jour 200 – Le retour à la maison…

Ce 200ème jour, je suis revenue à mon village natal, retrouver ma famille qui préparait un événement bien spécial à l’occasion duquel j’ai choisi de faire accorder mon retour, les 30 ans de mon fréro.

Dans la gare Part Dieu, je me suis frayé un chemin avec mon fidèle destrier parmi les voyageurs de la fin d’année et les militaires, fusils chargés au point, qui déambulent aussi parmi tout ce monde. L’état d’urgence m’explose au visage.

C’est ensuite en vélo que je parcours les quelques kilomètres qui me séparent de la maison depuis la gare locale de Montrond les Bains. C’est étrange de rouler sur une route tant parcourue, tant d’années. Jusque là chaque nouveau kilomètre était émerveillement. Cette fois, je fais ce que les cyclo voyageurs détestent faire, rouler deux fois sur la même route, ou… l’impression de faire demi-tour !

Dans mes oreilles j’écoute en boucle « I’m coming home » de P. Diddy. Je lâche bien sûr quelques larmes sur le chemin et ne retiens pas mes sanglots lorsque je passe le portail puis la porte de la maison. Suis-je heureuse de rentrer ou triste de revenir …? C’est un moment riche en émotion, je rentre, je franchis le pas de la porte autrement que toutes les autres fois où j’ai pu le faire depuis 28 ans, j’ai réalisé mon rêve, et je suis (juste) fière de moi. Il n’y a pas plus grand bonheur.

Mon comité d’accueil n’est pas composé de 1000 personnes mais des plus importantes à mes yeux. Chose peu commune, voire rare, tous mes frères sont là. La surprise est partielle tant ils se doutaient de mon retour direct depuis Madrid mais l’émotion est là.

De mon côté, rien n’était moins sûr pour mon retour jusqu’au dernier moment. Bien sûr ça fait plaisir de retrouver les siens, mais en 5 minutes j’ai l’impression de n’être jamais partie. Cette sensation rend le retour doux et horrible. Tout s’efface, tout ce qui était mon quotidien à peine 24 heures plus tôt, table rase. Boom ! Back to basics…

L’après midi, incapable de rester seule ou à me reposer, je finis par gonfler des ballons, plier des serviettes, changer 3 fois de robe pour finalement remettre la première et étaler une couche devenue inhabituelle pour moi de l’accessoire indispensable de tant de femmes aujourd’hui, l’ami- ma-scara. Je passerai mon temps à enlacer toux ceux qui me sont chers, danser jusqu’à 7h du matin, c’est vrai que ce moment je l’ai imaginé depuis longtemps. Je me suis forcée à imaginer mon retour assez souvent pour essayer de deviner l’émotion que cela provoquerait en moi : un bonheur intense et éphémère telle une lubie, ou une passion dévorante de longue haleine comme l’a été mon aventure ? Serait-elle plus forte que tout ce que j’ai vécu ? Serait elle plus forte que tout ce que j’aurai vécu si je n’étais pas revenue ? Dur de le savoir à l’avance. Le retour serait il un regret ou encore une nouvelle aventure !? Certes on est toujours libre de faire d’une expérience une réussite…

En discutant de mes incertitudes quant à mon envie de rentrer ou non, certains répondaient simplement « oh mais tu repartiras, c’est pareil ». Non ce n’est pas pareil. On ne trouve pas le courage de tout quitter tous les ans, de s’abandonner à la vie, le rythme que l’on a acquis après plusieurs mois de voyage itinérant ne se réacquièrent pas en claquant seulement des doigts ni la rudesse du mode vie d’un nomade qui vit littéralement dehors. L’instabilité liée à ce genre de vie n’est pas non plus répétable à l’infini. Je me dis que les gens ne comprennent pas, ou alors n’ont pas compris le sens que je souhaitais donner à cette quête…

 

Et finalement après la fête, que reste-t-il ?

Les bébés ont poussé, balbutient quelques mots, ou même marchent, les mariages ont été consommés ou consumés. Des couples se sont faits, renforcés, questionnées ou défaits. Les moellons des néo-propriétaires ont été posés, les planches assemblées, les nids douillets sont sortis de terre.

Bref chacun a avancé et pourtant j’ai l’impression que rien n’a changé dans la vie de toutes ces personnes, que de mon côté j’ai vu et vécu une vie, mais qu’ici le temps s’est arrêté. Enfin j’ai quand même raté les modèles d’aujourd’hui : Matt Pokora qui se déhanche sur My Way, des personnages de télé réalité français, mais apparemment non francophone, qui, le cœur brisé à 22 ans recherchent désespérément l’amour aux 4 coins du globe sans le trouver, j’ai l’impression de croiser ces mêmes personnes le lendemain dans le métro, et TF1 qui crache à tout va son slogan « Partageons des ondes positives » et montre ensuite des fléaux météorologiques, du chômage, le terrorisme et la pauvreté. Non rien n’a changé ou bien les gens se sont habitué.

Communément ressenti par beaucoup de revenants de voyage, je me retrouve submergée par des lieux qui n’ont pas changé, des objets futiles encombrants, une activité professionnelle où je ne trouve pas de sens et un entourage avec qui il est difficile de partager son expérience puisque leur 1ère question rhétorique est « Alors contente d’être rentrée ?! ». La difficulté de voyager seule est finalement au retour, on n’a personne avec qui dire « ah tu te rappelle quand… ». Tous les souvenirs sont dans notre tête seulement, cela les rende plus riches mais difficiles à transmettre. Je me sens plus proche des personnes rencontrées pendant le voyage que de ceux que j’ai côtoyé des années.

Le deuxième jour où je suis là, tout le monde vaque à ses habitudes. Pour la plupart des personnes à qui j’ai pensé parfois chaque jour, leur quotidien fait que je ne les verrais pas plus souvent que quand j’étais en voyage, à quoi bon être rentrée ? Je me sens au pied d’un mur. La ligne d’horizon est la même chaque matin. Mon regard a changé sur beaucoup de choses, mais en soit l’aventure est terminée. Quand je regarde par la fenêtre les montagnes du Livradois Forez, j’ai envie d’y grimper, d’y poser ma tente, et d’être de nouveau au milieu des éléments…

 

Il m’apparait alors clairement que mon passage ici n’est que temporaire, avant de repartir. Mon regard brille de nouveau devant la chaine National Geographic, et le film pour enfant Niko le petit renne me fait pleurer (oui, il vole dans le ciel sur fond d’aurore boréale après avoir traversé toute la Finlande… comment ne pas craquer…, je me revois sur mon vélo au pays du Grand Froid).

Je pose difficilement mon regard sur les cartons empilés dans un coin où j’avais rassemblé mes affaires, que je ne pensais pas revoir de sitôt, et dont je ne vois absolument pas le besoin ni l’envie de les retrouver. Le confort m’étoufferait presque.

Je finis par plonger mes mains dedans pour essayer de sortir et de composer une tenue susceptible de m’aider à obtenir un travail pour renflouer les caisses au plus vite. 4 jours après mon retour je suis déjà face à un recruteur m’amenant par la suite à faire 3h de trajet par jour et passer la journée à organiser des réunions Outlook dans des agendas de collaborateurs Français, brésiliens, coréens et chinois qui parleront tous à un téléphone à chaque bout de la planète afin de faire avancer des projets… Le reste de la journée, je bois du café en discutant avec les lyonnais du seul sujet de conversation qu’ils ont : les bouchons (et là je ne parle pas des restaurants…). J’évoque à peine ma vie d’avant tellement j’ai l’impression qu’ils sont à des années lumières de comprendre ma démarche… Pas facile de trouver du sens. En parallèle je tente de me convaincre que j’ai pris la bonne décision de revenir, en vain.

 

J’ai l’impression, chaque matin, de me déguiser et je perds plus de temps à choisir des habits qui conviennent aux règles de la bienséance que de répondre à mes besoins primaires : manger, dormir, m’écouter…

Car c’est bien là ce qu’il y a de plus important à retenir de cette expérience et dont je n’avais peut être pas conscience mais, pendant 6 mois je n’ai eu à penser qu’à moi et mes besoins vitaux. Manger, dormir, et accessoirement avancer pour dévorer toujours plus de paysages…

On m’a souvent fait la remarque avant de partir que ce voyage était un challenge. Pour moi ça n’était rien d’autre qu’une envie de découvrir le monde. Finalement, en le digérant je réalise que c’en était peut être un, un challenge à moi-même. Car on a beau trouver beaucoup d’excuse pour ne pas réaliser ses rêves, bien souvent, et comme c’était mon cas, l’empêchement c’était seulement Moi.

6 mois de solitude ne me poussent bizarrement pas à aller aveuglément vers les autres comme je le faisais avant. Je ne sais pas comment l’expliquer mais peut être que je veux juste relâcher tous les efforts que j’ai fait pendant le voyage, aller vers les autres, repousser ses limites physiques, mentales, expliquer son histoire sans cesse, rencontrer de nouvelles personnes chaque jour, changer d’endroit chaque jour. Là j’ai jusque envie de voir ceux que j’aime, de profiter de bonheurs simples, qu’on me prenne par la main… et qu’on m’emmène… !

 

Avec le temps, puisque je finalise cet article 6 mois après mon retour, 1 an après mon départ, beaucoup de choses ont évolué dans mon esprit. Je comprend mieux ce que cette aventure m’a finalement apportée.

Je réalise le bond en avant que j’ai fait dans ma façon de penser, le travail réalisé sur moi, et que rien d’autre que cette expérience n’aurait pu créer. Avant j’enviais ceux qui voyageaient, puis j’ai envier ceux qui se foutaient de tout, à qui j’avais l’impression que tout réussissait, enfin j’enviais ceux qui suivaient leurs envies et qui transpiraient la joie, mais qui créaient dans mon regard une teinte mélancolique. Maintenant je crois que j’ai réussi à devenir tout ça car j’ai pris le temps et le recul nécessaire pour m’écouter.

Cette aventure devient un souvenir. Une étape comme une autre dans la vie. Je pensais en faire quelque chose à mon retour, et puis finalement non, je garde un peu tout pour moi, je n’arrive pas à le partager. Parfois j’aurai quelques larmes qui coulent à cause d’une chanson, de senteurs, du vent sur la joue, et que personne ne comprendra, moi-même ne sachant pas si c’est du bonheur ou de la tristesse, certainement de la fatigue…

 

Je me connais beaucoup plus, et réponds mieux à mes besoins, je ne me créé pas de désir dicté par la société de consommation, je prends le temps de m’écouter, de savoir au plus juste ce dont j’ai besoin et ne comble pas quelconque frustration par la consommation, la détention de biens matériels, au contraire je trouve encore beaucoup de choses à donner, je possède encore trop.

Une autre notion est beaucoup plus importante pour moi qu’avant, c’est la nourriture saine. Je ne supporte plus de manger des choses préparées, tout ce qui est acheté dans un paquet en carton me dégoûte un peu. Je me fais l’effet d’être Jean Pierre Coffe qui balance à tout va « mais c’est d’la merde ! ». Je fais également attention à produire le moins de déchets possibles avec mon mode de vie.

Cette aventure me réconcilie aussi avec mes semblables, jusque-là j’ai toujours pensé qu’on n’était jamais mieux servi que par soi-même. Je ne serais rien si on ne m’avait pas encouragé à le faire, aidé sur le chemin, réparé mon vélo avant ceux des autres, offerts des cafés sur la route, l’indication d’une route, un brin de conversation, une douche ou un lit. Rendre la pareille devient presque un besoin, je suis tant redevable.

 

Et mes acolytes du voyage, que sont-ils devenus !?

Shaun Bythell promeut son livre sur sa vie de Bouquiniste. Avec Jessica Fox, ils ont organisé le premier festival littéraire de Wigtown.

Site : https://profilebooks.com/shaun-bythell.html

 

Olivier et Zoe, le couple belgo hollandais rencontrés sur les marches de la cathédrale juste avant la frontière portugaise ont taillé, et la route et l’océan ! Un ferry du sud de l’Espagne jusqu’aux iles Canaries, puis bateau stop jusqu’au Cap Vert, Gambie, et enfin Brésil. En ce moment ils grelottent un peu en Uruguay…mais leur visage traduisent toujours le bonheur…

Site : http://weleaf.nl/en/

 

Cyclonomas, lui, a pris sa retraite de cyclo-nomade après 4 ans à rouler sur l’Europe…, l’étincelle dans les yeux s’est fatiguée, il a terminé ses tours et détours européens en Estonie où il affrontera son prochain défi, la vie sédentaire… On m’a souvent répété pendant le voyage que le plus dur, c’était de s’arrêter, comme je le comprend…

Site : https://cyclonomas.wordpress.com/

 

Blandine, la Trottineuse elle, était rentrée chez elle en novembre, et, loin d’avoir éteint la flamme de l’aventure, elle est repartie de plus belle, pour un tour du monde de plusieurs années, avec toujours de sublimes photos. Elle vient tout juste d’entrer en Iran !

Site : http://www.wot.latrottineuse.com/fr/tour-du-monde-en-trottinette/

 

Mark Beaumont (ben oui j’en parle car je l’ai croisé également à Wigtown en Ecosse, il a sa place dans mon aventure… !), est en train de pédaler de façon complètement inhumaine à coup de 15 heures de vélo par jour dans son défi Artemis pour parcourir le tour de la terre en vélo en 80 jours… Encore un qui a aussi trop lu Jules Vernes quand il était petit…

Site : http://www.artemisworldcycle.com/

 

Scandinavélo, ou Baptiste et Mathilde, croisés et recroisés en Islande, ont regagné le continent et la France ! Aux dernières nouvelles ils travaillent dur dur en remplissant chaque jour une tirelire pour leur prochaine escapade : « L’Americavélo…. !? »

Site : https://www.facebook.com/scandinavelo/

 

Esther et Warren, qui m’ont hébergé à Musselbourg, près de Edinbourg, ont déménagé dans la région du sud de l’Ecosse Dumfries et Galloway et se lancent dans une nouvelle aventure : l’organisation de séjours à vélo dans la région.

Site : http://gallowaycycling.co.uk/

 

Et d’autres ont pris la route pour quelques semaines ou quelques mois. Comme d’autres m’ont donné le virus, d’autres l’ont (bien heureusement) attrapé aussi ! David O’Donnell, qui m’avait accueilli en Ecosse, a traversé l’Europe sur 3 semaines du haut de ses 67 ans… !

Mélanie, une ancienne collègue de travail a aussi claqué la porte pour aller pédaler dans des contrées orientales ! Na ! Elle pédale actuellement en Ouzbékistan avec une amie.

Site : https://bichescyclettes.wordpress.com/2017/07/23/de-tachkent-a-douchanbe/

 

Lucie, une jeune bretonne a été ma première « Warmshoweuse » accueillie, sur son périple du Puy en Velay à quelque part en Ecosse !

Site : https://france2scotland.travelmap.net/

 

 

Et moi ?

Beaucoup me demandent quand je reprends la route, c’est vrai que je ne peux plus duper mon entourage sur le fait que l’immobilité me fait dépérir. Sans l’idéaliser, la route m’apporte beaucoup de choses, elle m’apprend, m’ouvre les yeux, me fait sentir vivante comme rien d’autre ni personne pour l’instant.

On m’a parfois reproché une instabilité qui dérange, je crois plutôt que la curiosité maladive est un défaut qui me fait du bien.

Au début de retour, j’ai cette impression que tellement de possibilités s’offrent à moi désormais, que tout est possible, que je n’ai plus peur de rien. La vie n’est qu’une question de choix, et elle est tout à moi. Après quelques mois de retour à la vie normale, il est néanmoins plus difficile de s’écouter, et de choisir de nouveau entre rester avec ses proches ou repartir à la découverte de nouveaux horizons. J’ai l’impression que cette force que j’ai à bousculer mon quotidien et suivre mes choix non conventionnels s’évaporent dans les pots d’échappements des autos qui envahissent le pavé et engloutissent les rêves de ceux qui les conduisent.

Aurais-je de nouveau l’énergie à nager à contre-courant et repartir à l’aventure ?!

Mais a-t-on déjà vu une chenille devenir papillon…redevenir chenille !?

1 réflexion au sujet de “Jour 200 – Le retour à la maison…”

  1. Hey hey Marlène!

    Comme c’est bon de te lire une nouvelle fois; merci d’avoir pris de ton temps pour partager ton retour. Merci d’avoir attendu de posséder le recul nécessaire, le moment où les émotions se stabilisent un peu « de dedans ».

    J’aime ta façon d’expliquer cette incapacité à se faire comprendre de la plupart des autres; un voyage qu’on a effectué seul se vit seul jusqu’au bout, même en souvenirs. Un ami m’avait déjà parlé de ce « décalage » qui se créé avec les autres. Même si ça peut parfois passer pour une forme de snobisme…

    J’aime aussi le fait que tu oses poser la question de l’envie, ou de la force de repartir pour un nouveau projet de cette ampleur. On entend toujours le même discours, les gens qui ne pensent qu’à repartir. Après dix-huit mois de voyage, je commence à sérieusement douter que je puisse retrouver la force de repartir aussi longtemps un jour.

    L’importance des proches, des choses simples, tout ça me parle. Ton texte confirme mes craintes, je doute qu’on puisse échapper complètement au « traveler blues », mais me rend aussi confiant; la vie ne s’arrête pas après le retour, des marques indélébiles restent en nous et je suis convaincu qu’une vie simple et heureuse est possible, même dans une société dont la marche actuelle ne correspond pas à nos idéaux.

    Un dernier merci, et plein de bonnes choses pour la suite!

    Becs, Luca

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